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Aujourd'hui, vendredi 16 mai 2003, nous décidons avec un ami de rejoindre Marrakech avec le Cessna 310 du club de Casablanca Anfa (GMMC). Marrakech est devenu, avec Essaouira, nos points de chute de week-end, comme pour de nombreux expatriés. Un bol d'air, loin des 7 millions d'habitants de Dar Beïda (Casablanca). Par respect pour la religion locale, nous décidons de ne pas décoller entre 11h30 et 14h30. Le vendredi, en plus d'être le jour du couscous, c'est également le jour où la prière se fait à la Mosquée. Le midi, les bureaux se vides, la ville devient presque déserte et les brasseries ne contiennent que des occidentaux. Rendez-vous est donc pris sur le terrain à 14h30. Le temps de prendre un "petit taxi" rouge (c'est le nom des taxis ne roulant qu'en ville) et me voici au club pour le briefing de départ. Le briefing est très simple, à 1500 pieds en vent arrière, je prend les commandes et m'occupe de la nav. Je n'en crois pas mes yeux.
A 15h10, nous décollons en piste 03, à 500 pieds sol nous virons en direction de la côte en montée vers 1500 pieds pour éviter la zone de survol interdit qui va du sol au niveau 50. Cette zone se trouve exactement dans l'axe de la piste 03. On ne peut la rater car en son centre se dresse la mosquée Hassan II avec son minaret de 210m de hauteur. En vent arrière, dans la classe D d'Anfa, avec la classe A de Casablanca 600 pieds au dessus de nous. Nous prenons un cap 210 pour rejoindre Daouarat. Cela nous permet de longer la classe D de l'aéroport Mohammed V, juste au sud de Casablanca. Daouarat dispose d'un ADF que nous utilisons, c'est une première pour moi. A 15h25, nous passons Daouarat et commençons à recevoir les signaux du VOR de Marrakech. Daouarat étant également la fin de la classe A de Casablanca, nous en profitons pour monter à 3500 pieds. En effet, bien que Casablanca soit très proche du niveau de la mer, Marrakech se trouve à 1500 pieds du niveau de la mer. Nous nous callons sur la radiale 010 de Marrakech afin de se frayer un chemin entre les deux classes D qui entourent le nord de Marrakech. Plus le temps avance et plus le décor devient aride, nous avons quitté les champs verts entourant Casablanca et désormais nous contemplons un paysage désertique ou les nuances de marrons et de rouges s'entremêlent à perte de vue devant nous. Vers 15h40, l'Atlas nous fait face et nous pouvons apercevoir des neiges éternelles nous permettant d'avoir une sensation de fraîcheur. Oh, nous sommes loin du Mont-Blanc, mais les quelques taches brillantes sur les sommets de plus de 3000m ne nous trompent pas. Vers 15h50, nous avons le terrain de Marrakech en vue et je passe les commandes à mon voisin, mon boulot s'arrête là pour le moment. Au parking, nous retrouvons Hassan et sa superbe Fiat Uno marron qui nous servirons de chauffeur pour ce week-end. Au total 40 minutes de vol et plus de 15°C d'écart entre Casablanca et Marrakech.
Nous rejoignons rapidement notre résidence secondaire avec le "petit taxi" d'Hassan afin de nous rafraîchir. Je profite de ce parcours pour inonder mon ami de questions concernant le Cessna 310 alors qu'il contemple inlassablement les remparts de Marrakech en me précisant la longueur de ceux-ci et le nombre de portes. Les 40 minutes de vol ne m'ont pas suffi, puis moi, les remparts de Marrakech, je commence à les connaître par coeur, alors que le Cessna 310... Nous passons devant la Menara, il me raconte l'histoire des femmes noyées dans le grand bassin après un rendez-vous galant avec le sultan de l'époque alors que je lui parle des phares d'atterrissages rétractables. Bref, son esprit est avec la dynastie Almohade et moi avec la dynastie d'Icare, il vaut mieux remettre cette discussion à plus tard. Nous voici désormais place Jema El Fna, le coeur de Marrakech dans tous les sens du terme. Ici il y a du monde presque 24h sur 24 et on dit que l'ensemble des souks mène ici. Et ça tombe bien car notre résidence se trouve en plein milieu des souks. Il s'agit d'un riad, une maison typique de Marrakech ouverte sur l'extérieur en son centre, un peu comme un mini fort mais avec le charme de certains palais. Le temps de se rafraîchir dans le bassin central et de se poser un peu, nous voici en route pour "Le Comptoir". Oui le même qu'à Paris, ou plutôt, celui de Paris est le même qu'ici. Bien qu'ayant encore la tête dans le 310 (décidément), la soirée avance tranquillement, les sujets restes très aéro mais pas trop et les boissons, un peu alcoolisées mais pas trop. Le Comptoir fait partie de ces endroits où la jet set européenne considère qu'il faut être, et, plus la soirée avance, plus l'ambiance monte. Des groupes se forment, anglais par-ci, espagnol par-là, quelques têtes connues viennent même se joindre à nous. Il est connu pour ses sketches en France, ici pour la publicité des téléphones mobiles. Bref, rien de tel pour réorienter les sujets et passer une superbe soirée.
A 23h00, c'est le black-out, les clips vidéo sur le grand écran ont été remplacés par le ministre de l'Intérieur qui parle dans une langue que j'ai encore du mal à comprendre. Son message est pourtant clair pour tout le monde. Le temps vient de s'arrêter, les visages se figent, certains tombent sur les genoux, les larmes coulent le long des joues, d'autres s'effondrent ou cherchent coûte que coûte un téléphone mobile pour avoir des nouvelles. Le ministre disparaît de l'écran et les images non censurées de ces scènes apparaissent. Aucun mots ne pourraient décrire la violence de ces images volontairement laissées tel quelle. Casablanca vient de subir 5 attentats suicide dans le centre ville faisant plus de 40 morts. Un attentat a eu lieu dans la rue d'un ami qui est avec nous ce soir et deux autres, à moins de 100m de mon bureau. Nous restons stupéfaits, ne sachant pas quoi faire, pas qui appeler, presque bêtes, sans voix. Les gens ne cherchent pas à comprendre, ils constatent, ils sont meurtris, blessés au plus profond d'eux-mêmes. Aucun Marocain n'aurait pensé que cela puisse arriver ici, et partout dans la salle cette phrase revient. Tout le monde reste accroché à ce p..tain d'écran pour suivre les bulletins d'information qui s'enchaînent. A l'heure où c'est arrivé, la presse a déjà mis sous plis ici et, avec le décalage horaire, c'est sans doute la même chose en Europe. Seule la presse radio et télé en parlera demain matin. Nous décidons donc d'attendre le lendemain matin pour rassurer tout le monde en France. Ce n'est que vers 5h du matin, épuisés et effondrés, que nous rejoignons notre résidence pour essayer de dormir en pensant à autre chose. Non pas en essayant d'oublier ces événements mais en essayant de vivre avec désormais.
Au réveil, nous essayons de reprendre nos marques et dans l'ordre nous donnons des nouvelles en France, nous essayons de prendre la température sur les aérodromes pour prévoir notre retour dans la journée puis nous vérifions que nous disposons bien de nos papiers pour les éventuels contrôles que nous risquons de rencontrer. Nous devions partir le samedi midi pour Essaouira puis rejoindre Casablanca le dimanche dans la journée. Après nos différents contacts téléphoniques, il semble déraisonnable de rejoindre Essaouira pour la journée sans "motif valable", seul un retour au plus vite à Casablanca est envisageable. Nous récupérons Hassan notre chauffeur et, en fin de matinée nous rejoignons l'aéroport de Marrakech en passant de très nombreux barrages de police. A l'entrée de l'aéroport, la police est même surprise que l'on ai pu venir de Casablanca avec notre propre avion. Ici ça ne rigole pas trop et nous avons le droit à un interrogatoire en règle. La centaine de tampons de douane de mon passeport ne plaisent pas trop à la police et nous avons l'honneur de rencontrer le commissaire du coin qui poursuivra l'interrogatoire. Dans ces cas là, on l'écrase et on attend en évitant de penser à des films comme Midnight Express. Finalement, nous nous retrouvons près de l'avion pour préparer le retour.
A mi-plein, nous avons largement de quoi rentrer sur Casablanca et avec deux personnes à bord, le devis de masse est très vite fait. Les 35° largement dépassés pourraient inquiéter la distance de décollage du Cessna, mais, avec plus de 3000m de piste par 45m de large il y a de la marge. Seul les 747 semblent quand à eux avoir des soucis en été. La navigation de retour sera semblable à celle de l'aller par souci de simplification, nous avons la tête un peu ailleurs. Montée vers 4500 pieds, nous suivrons la radiale 010 du VOR de Marrakech pour rejoindre Daouarat puis à 1500 pieds nous prendrons un cap 30° vers le VOR de Casablanca situé presque au seuil de le piste 03 de l'aéroport de Casablanca Anfa. A bord, au roulage, nous avons l'impression de reprendre l'avion par obligation, presque sans aucun plaisir ou plutôt en cherchant à n'y prendre aucun face à la tristesse qui règne. Je vais à nouveau m'occuper de la navigation en sortie de l'aérodrome mais avec une attention toute différente. Se concentrer sur se que l'on sait faire, ne pas faire d'écart, rester dans le domaine du possible. Il est 14h00, nous nous alignons en piste 10. Un cran de volet, manettes à fond, le Cessna s'élance, surveillé de près par l'Atlas et ses quelques sommets enneigés qui nous surplombent. Rotation, et le Cessna grimpe à plus de 1500 pieds au vario et près de 150kt déjà. Le train rentre, nous virons sur la gauche dos à l'Atlas en montée vers 4500 pieds. Nous rentrons les volets, l'appareil accélère et nous le stabilisons à 180kt en mettant le cap sur Daouarat. A 14h25, nous sommes à 70NM au nord de Marrakech et entamons notre descente vers 1500 pieds en direction de Daouarat. Le désert de l'Atlas nous tourne le dos, et, face à nous, à perte de vue, s'étendent des champs de culture dont certaines sont interdites en Europe, des nuances de vert, de jaune, de rouge, c'est magique. Nous avons beau être en classe G à cet endroit, la classe A de Casablanca ne sera qu'à 600 pieds au dessus de nous en passant Daouarat et nous préférons nous mettre sur la fréquence de la FIR de Casablanca en com 2 pour la surveiller. A 14h30 nous prenons le cap 030 vers le VOR de Casablanca. Désormais nous sommes complètement entourés de champs, ce pays est magique, on peut passer d'un milieu formé de hautes montagnes avec le Toubkal et ces presque 4200m au désert du Sahara, en passant par un désert moins aride et se retrouver en bord de mer à faire du surf. Vers 14h40, l'immensité de bleue apparaît au loin devant nous, notre DME nous indique moins de 10NM de Casablanca que l’on distingue déjà dans le fond. Je repasse les commandes à mon ami pour entrer dans le circuit de l'aérodrome de Casablanca Anfa. Après une verticale qui nous fait survoler le quartier d'Anfa, ses somptueuses villas et son hippodrome disposant d'un golf à 9 trous en son centre, nous rejoignons la vent arrière survolant des quartiers beaucoup moins attirants. Finale en piste 03 face à la Grande Mosquée, volets sortis, le train sort et un très jolie kiss landing qu'on laisse rouler car le taxiway est aux trois quarts de la piste. Nous roulons jusqu'au parking en cherchant les douaniers qui vont forcément nous contrôler à la descente. Au parking, le Cessna se place entre un King 90 immatriculé en F-Wxxx et le TB9 servant d'école à l'aéroclub. L'accueil reste à la hauteur de ce pays où nous retrouvons le mécanicien qui s'improvise guide de piste avec les panneaux adéquats. L'ambiance n'est pas au beau fixe, après notre ultime contrôle relativement soft, chacun rejoint son chez soi, qui pour moi, ressemble plus à une forteresse qu'à autre chose, car désormais entouré par de militaires qui isolent l'hôtel Hyatt de la population locale.
Et si tout ceci pouvait n'être que fiction, le Maroc n'aurait pas changé de visage... Pour moi il reste tel qu'il est, riche par son histoire et sa population, humain, fascinant, vrai, restant proche de l'essentiel.
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